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Quand le réel se prend un mur… et insiste - Chroniques trumpiennes à l'usage des décideurs fatigués

2025-12-15

Quand le réel se prend un mur… et insiste — Chroniques trumpiennes à l'usage des décideurs fatigués

Quand le réel se prend un mur… et insiste

Chroniques trumpiennes à l'usage des décideurs fatigués

I. Faits : Chronique d'une relation toxique avec la réalité

1. Janvier 2021 : la foule, les photos, et la géométrie variable

Commençons simplement. Le 6 janvier 2021, le Congrès américain est envahi. Ce n'est pas une métaphore. Des gens entrent, cassent, hurlent, filment. Les images font le tour du monde. Des élus sont exfiltrés. Des policiers sont blessés. Certains morts suivront.

Donald Trump, lui, ne nie pas immédiatement que quelque chose se soit passé. Il fait mieux. Il explique que ce que nous voyons n'est pas ce que nous croyons voir. Ce sont, selon les jours : des patriotes, des touristes, des agents provocateurs, ou une mise en scène montée par ses adversaires.

Les vidéos ? Suspectes. Les témoignages ? Biaisés. Les commissions d'enquête ? Politisées. Les décisions de justice ? Corrompues.

Le réel a beau être filmé sous tous les angles, il ne fait pas autorité. Il devient une version parmi d'autres, manifestement moins intéressante que le récit alternatif.

2. L'élection « volée » : quand perdre devient une hypothèse inadmissible

Trump perd l'élection de 2020. Pas de peu. Pas dans un flou juridique. Il perd clairement, État par État, recomptage après recomptage, procès après procès. Plus de soixante recours échouent.

Mais très vite, un principe nouveau s'impose : si Trump perd, alors le réel s'est trompé.

Il ne s'agit pas de démontrer une fraude précise. Il s'agit de déclarer le résultat inacceptable par principe.

Les machines à voter sont suspectes. Les juges sont complices. Les gouverneurs républicains sont des traîtres. Les faits deviennent un complot mal coordonné.

Ce n'est plus une contestation électorale. C'est une réécriture de la défaite en injustice ontologique.

3. Le retour : Trump II, ou la revanche contre les faits

Avançons dans le temps. Trump revient sur le devant de la scène politique avec une promesse implicite : « Cette fois, on ne me fera plus le coup du réel. »

Les procureurs ? Des ennemis politiques. Les journalistes ? Des menteurs professionnels. Les statistiques ? Truquées. Les experts ? Des idéologues déguisés.

Lorsqu'un fait le dérange, Trump ne le réfute pas : il le disqualifie comme catégorie.

C'est plus efficace. Car si le réel est corrompu, alors ne pas y croire devient un acte de lucidité.

4. Un détail délicieux : la constance dans l'absurde

Il faut reconnaître une chose à Trump : il est cohérent. Il nie les faits avec la même assurance qu'il les invente. Il affirme un jour, dément le lendemain, puis explique que la contradiction prouve qu'on lui ment.

Le réel, face à lui, est comme un stagiaire mal noté : il n'a jamais compris la culture de l'entreprise.

II. Ce que ces faits disent : Du cas Trump à un problème de gouvernance

Ce que montre Trump — malgré lui, et parfois grâce à lui — n'est pas seulement un problème politique ou moral. C'est un problème de décision.

1. Quand le réel ne tranche plus, plus rien ne tranche

Dans une organisation normale (entreprise, État, institution), les faits jouent un rôle précis : ils ne disent pas quoi faire, mais ils bornent l'espace du possible.

Trump fait sauter cette borne. Si un fait gêne, il est récusé. S'il insiste, il est suspect. S'il persiste, il devient hostile.

Résultat : la décision n'est plus contrainte par le réel, mais par le rapport de force narratif.

2. Ce n'est pas de la désinformation, c'est une stratégie

La désinformation suppose encore que le réel existe et qu'il faut le travestir. Trump va plus loin : il attaque l'idée même qu'un réel puisse faire autorité.

C'est redoutablement efficace, car on ne peut pas « corriger » quelqu'un qui refuse les critères de correction, et on ne peut pas arbitrer un désaccord sans arbitre accepté.

Pour un décideur, c'est l'enfer.

3. Pourquoi ça marche (et pourquoi ce n'est pas idiot)

Individuellement, cette stratégie est rationnelle : elle évite de reconnaître l'échec, elle protège l'identité, elle transforme toute contradiction en persécution.

Collectivement, elle est toxique : elle paralyse l'action, elle détruit la confiance, elle remplace la décision par la mise en scène.

4. Le vrai danger : l'exportation du modèle

Trump est un cas extrême, presque caricatural. Mais le mécanisme est exportable : en entreprise (« les chiffres ne reflètent pas la réalité »), en politique publique (« les experts sont déconnectés »), en management (« le terrain dit autre chose, sans jamais dire quoi »).

À partir du moment où le réel devient négociable, la décision devient arbitraire ou émotionnelle.

Conclusion : le réel comme dernière ligne de défense

Trump n'est pas dangereux parce qu'il ment. Il est dangereux parce qu'il rend le mensonge inutile.

Quand le réel cesse d'être une contrainte partagée, il ne reste que des récits concurrents, et le pouvoir revient à celui qui crie le plus fort, pas à celui qui décide le mieux.

C'est exactement ce que décrit, avec une clarté salutaire, Gérald Bronner, invité par La Tribune, lorsqu'il parle du passage de la post-vérité à la post-réalité : non plus la bataille des faits, mais la bataille contre l'idée même de fait.

Pour comprendre ce basculement et ses implications concrètes pour nos démocraties et nos organisations, lire l'excellent exposé de Gérald Bronner : Le réel en danger — Gérald Bronner dans La Tribune.